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samedi 31 octobre 2026
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Suisse · Numérique · Protection de la jeunesse · Plateformes
Analyse

Réseaux sociaux interdits aux enfants : l’Europe fixe la limite, la Suisse hésite

Le jour même où Berlin annonçait une interdiction des réseaux sociaux avant 13 ans, le Conseil fédéral a tranché : davantage de protection de la jeunesse, mais pas d'âge minimum. L'UE ne veut de comptes personnels qu'à partir de 15 ans, l'Autriche qu'à partir de 14 ans, et l'Australie exclut depuis décembre 2025 tous les moins de 16 ans. Quatre Suisses sur cinq veulent des limites. Une analyse des études, des failles et de la question de savoir si une interdiction protège vraiment les enfants.

L'icône de l'application Instagram sur l'écran d'un smartphone
Photo : Yuri Samoilov, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Mercredi 14.10.2026 : deux capitales, deux réponses. À Berlin, le gouvernement fédéral a adopté les grandes lignes d’une interdiction des réseaux sociaux : les enfants de moins de 13 ans ne devront « en principe » plus avoir le droit d’utiliser des réseaux sociaux comme TikTok, Snapchat ou Instagram. À Berne, le Conseil fédéral a complété son projet de loi sur les plateformes par des obligations en matière de protection de la jeunesse. Le texte ne prévoit aucun âge minimum. Le ministre des Médias, Albert Rösti, ne voit pas de majorité pour une telle mesure à l’heure actuelle.

La population voit les choses autrement. Dans plusieurs sondages, environ quatre personnes interrogées sur cinq se prononcent pour l’interdiction du téléphone portable dans les écoles ou pour un âge minimum sur les réseaux sociaux, tous partis confondus. Tout autour, on passe à l’action : l’Australie exclut depuis le 10.12.2025 tous les moins de 16 ans. La Commission européenne a présenté en septembre un « Kids Act », et l’Autriche veut imposer un âge minimum de 14 ans à partir de 2027. La France a adopté une interdiction avant 15 ans, que le Conseil constitutionnel a censurée en août.

La Suisse risque de devenir une tache blanche sur la carte de l’Europe. Négligence ou sage retenue : telle est la vraie question. Car la recherche est divisée et la mise en œuvre n’est pas réglée. Et en Australie, selon une enquête menée auprès des parents, la plupart des enfants ont conservé leur compte.

En brefRéseaux sociaux et limites d’âge, état en octobre 2026
SuissePas d’âge minimum légal. Loi sur les plateformes avec protection de la jeunesse en préparation, message d’ici fin juin 2027
AllemagneGrandes lignes du 14.10.2026 : en principe pas d’accès avant 13 ans, règles graduées jusqu’à 18 ans
UEProposition « Kids Act » du 17.09.2026 : pas de réseaux sociaux avant 13 ans, compte personnel à partir de 15 ans seulement
AutricheÂge minimum de 14 ans, projet de loi depuis fin juillet 2026, entrée en vigueur visée début 2027
FranceInterdiction avant 15 ans adoptée par le Parlement, article central censuré le 14.08.2026 par le Conseil constitutionnel
AustralieInterdiction avant 16 ans depuis le 10.12.2025
PlateformesÂge minimum fixé par leurs propres règles : 13 ans le plus souvent
La situation en Suisse et à l’étranger. Sources : Conseil fédéral, gouvernement fédéral allemand, Commission européenne, Chancellerie fédérale à Vienne, Conseil constitutionnel, KAS.

Ce que le Conseil fédéral a décidé

La loi fédérale sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche doit s’appliquer aux très grands services qui atteignent chaque mois plus d’un dixième de la population, soit actuellement quelque 900’000 utilisateurs. En font partie Facebook, Instagram, YouTube, Google, TikTok et X, mais aussi des moteurs de recherche fondés sur l’IA comme ChatGPT. Nouveauté : ces plateformes devront analyser et réduire les risques pour les mineurs. La publicité fondée sur le profil d’un enfant ou d’un adolescent sera interdite. Les contenus illicites devront pouvoir être signalés ; en cas d’infraction, les amendes pourront atteindre 6 % du chiffre d’affaires annuel mondial et, en dernier recours, l’accès au service pourra être bloqué.

La première mouture du texte, en octobre 2025, ne contenait aucune règle sur la protection de la jeunesse. La consultation lui a valu une pluie de critiques. Dans le titre d’un communiqué de presse, Protection de l’enfance Suisse et Pro Juventute ont reproché au conseiller fédéral Rösti d’avoir oublié les enfants et les jeunes. Les avis favorables sont venus du Centre, du PS, des Vert-e-s, des Vert’libéraux, du PEV et de 22 cantons, les avis défavorables de l’UDC, du PLR, de l’UDF ainsi que des cantons de Schwyz et de Thurgovie, qui voient la liberté d’opinion menacée. Albert Rösti rejette ce reproche : « Non, le Conseil fédéral ne veut pas de censure, mais la protection de la libre formation et de la libre expression de l’opinion. »

Le Conseil fédéral ne veut se prononcer sur un âge minimum qu’une fois disponible le rapport sur deux postulats de la conseillère aux États verte Maya Graf et de Céline Vara, alors conseillère aux États, verte elle aussi. Le Conseil des États les avait adoptés sans opposition en mars 2025 ; le rapport est attendu pour 2027. Le message relatif à la loi doit être présenté d’ici fin juin 2027 et, selon Albert Rösti, le Parlement doit se prononcer dans le courant de l’année 2028. En cas de référendum, une votation populaire serait possible en 2029. Un enfant qui a aujourd’hui dix ans en aurait alors treize.

Question intermédiaire · Votez, puis poursuivez la lecture
La Suisse doit-elle interdire les réseaux sociaux aux enfants ?
Oui, une limite d'âge maintenant 50 %Non, responsabiliser les plateformes 50 %
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Si cela prend autant de temps, c’est aussi à cause de Washington. En mai 2025, l’agence Keystone-ATS rapportait, en se fondant sur des sources anonymes, que les départements de l’économie et des affaires étrangères avaient freiné la régulation des plateformes dans le conflit douanier, afin de ne pas se mettre Donald Trump à dos. Le 14.10.2026, Albert Rösti a souligné que la solution suisse était plus libérale que le Digital Services Act de l’UE. Dès février, Pro Juventute avait averti que la protection de l’enfance et de la jeunesse ne devait pas être subordonnée à des intérêts économiques ou de politique étrangère.

Des mains tiennent un smartphone affichant des icônes d'applications
Selon le conseiller fédéral Albert Rösti, la régulation suisse des plateformes doit être plus libérale que le Digital Services Act de l’UE. Photo : bohed (Pixabay), CC0, via Wikimedia Commons

Le peuple le veut, les partis hésitent

Rares sont les sujets qui révèlent un tel fossé entre la population et la classe politique. À l’automne 2024, dans un sondage de Sotomo, 82 % des personnes interrogées se prononçaient pour une interdiction du téléphone portable dans les écoles, avec des taux de 75 à 85 % parmi les sympathisants de l’UDC, du PS, des Vert-e-s et des Vert’libéraux. Dans un sondage Tamedia de novembre 2024, 78 % soutenaient un âge minimum légal de 16 ans pour des plateformes comme TikTok ou Instagram. Au printemps 2025, un sondage Sotomo réalisé pour Axa donnait 80 % d’avis favorables à une interdiction des réseaux sociaux avant 16 ans. « Comme il s’agit d’enfants, la pression est très forte, et le monde politique va lui aussi agir », déclarait alors Michael Hermann, de Sotomo, auteur de l’étude.

Des majorités pour interdire, mais pas à n’importe quel âgeGraphique : sondages sur l’interdiction des réseaux sociaux et les limites d’âge pour les enfants en Suisse, en Allemagne et en AutricheRÉSEAUX SOCIAUX · SONDAGESDes majorités pour interdire, mais pas à n’importe quel âgePart des personnes favorables, en pour cent. En Allemagne, elle diminue à mesure que l’âge limite s’élèveSuisseAutricheAllemagneSources : Sotomo/Berner Generationenhaus 2024, Sotomo/Axa 2025, Tamedia/20 Minuten 2024, bidt/statista+ 2026, Market/trend 2026.Questions et échantillons différents.EXPERTISTANCH : interdiction du portable à l’école (2024)82CH : réseaux sociaux interditsaux moins de 16 ans (2025)80CH : âge minimum légal de 16 ans (2024)78AT : interdiction aux moins de 14 ans (2026)66DE : interdiction aux moins de 14 ans (2026)66DE : interdiction aux moins de 16 ans (2026)46DE : interdiction aux moins de 18 ans (2026)11
Taux d’approbation des interdictions et des limites d’âge dans les sondages, en pour cent. Questions, dates et échantillons différents, comparabilité limitée. Sources : Sotomo 2024 et 2025, Tamedia 2024, bidt 2026, Market 2026. Graphique : Expertistan

Les partis sont plus réservés. L’UDC est la plus nettement opposée à une interdiction, estimant que l’éducation est l’affaire des parents. Sa conseillère nationale zurichoise Barbara Steinemann se place du point de vue des enfants eux-mêmes : « Les enfants aussi ont des droits, et nous ne pouvons pas simplement les priver, pendant leurs loisirs, d’une partie du monde numérique. » C’est pourtant précisément de son groupe parlementaire que vient l’intervention la plus concrète à ce jour. La conseillère nationale UDC zurichoise Nina Fehr Düsel demande par voie de motion une limite d’âge de 14 ans pour des plateformes comme TikTok ou Snapchat ; sa motion est cosignée par des parlementaires de tous les partis. « Les enfants ont besoin de protection et de limites », dit-elle.

En 2025, les Vert-e-s jugeaient une interdiction inapplicable et donc inadaptée, alors même que les deux postulats émanent de leurs rangs. La conseillère nationale de Bâle-Campagne Florence Brenzikofer estime que 14 ans constitue « un âge approprié ». Le PLR et le Centre misent sur l’interdiction du téléphone portable dans les écoles, le PLR également sur les parents. En juin, la conseillère aux États lucernoise du Centre Andrea Gmür-Schönenberger a fait adopter par le Conseil des États une motion qui doit obliger les plateformes et les fournisseurs d’IA à assurer la protection de la jeunesse, sans interdiction. « Le temps presse, la nécessité d’agir existe depuis longtemps », a-t-elle déclaré. Au sein du gouvernement, la ministre de l’Intérieur Elisabeth Baume-Schneider se montre plus ouverte que son collègue Albert Rösti. En décembre 2025, elle a déclaré au « SonntagsBlick » qu’elle était ouverte à une interdiction des réseaux sociaux et qu’il fallait mieux protéger les enfants.

Comment les jeunes Suisses vivent en ligne

Presque tous les jeunes en Suisse possèdent un smartphone : selon l’étude JAMES de la ZHAW, ils sont 99 %. En 2024, les 12 à 19 ans estimaient leur temps en ligne à un peu plus de trois heures un jour de semaine et à quatre heures et demie un jour de week-end, contre deux heures et demie et un peu plus de trois heures et demie en 2016. Les questions ayant été remaniées en 2024, la comparaison n’est possible que de manière limitée. Parmi les 12 et 13 ans, 82 % utilisent déjà les réseaux sociaux chaque jour ou plusieurs fois par jour. Ils se situeraient en dessous de la plupart des limites d’âge actuellement en discussion.

Plus de trois heures par jour en ligneGraphique : temps passé en ligne par les jeunes en Suisse selon les études JAMES 2016 et 2024ÉTUDE JAMES · LES JEUNES EN SUISSEPlus de trois heures par jour en ligneTemps passé en ligne par jour par les 12 à 19 ans, autoévaluation en heures et minutes20162024Source : ZHAW, études JAMES 2016 et 2024 sur mandat de Swisscom. Questions remaniées en 2024, comparaison possible seulement dansune mesure limitée.EXPERTISTANJour de semaine2 h 30 min3 h 07 minJour de week-end3 h 40 min4 h 30 min
Temps passé en ligne par jour par les jeunes en Suisse, autoévaluation en heures et minutes. Jeunes de 12 à 19 ans. Source : étude JAMES de la ZHAW, réalisée sur mandat de Swisscom. Graphique : Expertistan

Les risques sont documentés. Selon l’étude JAMES 2024, près d’un quart des jeunes ont été injuriés ou insultés à plusieurs reprises en ligne. Environ un tiers ont subi de la part d’inconnus des sollicitations sexuelles non désirées. Mais l’étude montre aussi à quoi les jeunes utilisent les réseaux : 57 % pour se divertir, 46 % pour s’informer et 4 % seulement pour se mettre en scène. « Les résultats vont à l’encontre de l’idée répandue », relève Svenja Deda-Bröchin, chercheuse à la ZHAW.

Berlin : une interdiction qui n’en est pas encore une

Les grandes lignes allemandes ont été élaborées par le ministère de la Famille, dirigé par Karin Prien (CDU). Le dispositif doit « interdire en principe » aux enfants de moins de 13 ans l’utilisation des réseaux sociaux, avec des exceptions pour les offres dont l’adéquation aux enfants est démontrée. Pour les 13 à 18 ans, des « restrictions graduées » sont prévues ; les détails restent à définir. Le gouvernement allemand entend plaider pour une règle européenne, mais veut d’ici là instaurer un régime transitoire national. « Nous mettons résolument les exploitants de plateformes face à leurs responsabilités et nous épaulons les parents », a déclaré Karin Prien. La ministre de la Justice, Stefanie Hubig (SPD), s’est montrée plus directe : « Les réseaux sociaux, tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui, ne sont pas bons pour les enfants et les adolescents. »

Il ne s’agit pas encore d’une loi. Selon la Deutsche Presse-Agentur, c’est pour l’instant une déclaration d’intention. Seule l’UE peut imposer aux grandes plateformes un contrôle obligatoire de l’âge, selon la dpa. Et l’outil manque pour prouver l’âge : selon l’eGovernment-Monitor 2026, la fonction en ligne de la carte d’identité allemande n’est opérationnelle que chez 44 % des titulaires. De plus, elle n’est utilisable qu’à partir de 16 ans.

La genèse de la décision est sensible. Une commission d’experts présidée par le chercheur en éducation Olaf Köller avait confirmé en juin 2026 l’existence de risques considérables, sans parvenir à s’accorder sur une interdiction légale. Elle avait soumis deux options : un âge minimum de 13 ans ou des restrictions de certaines fonctions, fondées sur les risques. Le gouvernement a retenu la plus stricte. « Se contenter de réfléchir à des restrictions d’âge, c’est trop réducteur », estime Olaf Köller. Pour la fédération allemande du numérique Bitkom, le gouvernement « va trop loin ». Une alliance placée sous la devise « Protection oui, interdiction non » réunit aussi les instances nationales représentant les élèves (Bundesschülerkonferenz) et les parents (Bundeselternrat).

Europe : Bruxelles, Vienne et Paris

C’est l’UE qui prépare le pas le plus important. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a présenté le Kids Act le 17.09.2026. La veille, dans son discours sur l’état de l’Union, elle avait annoncé que les moins de 13 ans n’auraient pas accès aux réseaux sociaux et que les moins de 15 ans ne pourraient pas avoir de compte personnel. Pour les 13 et 14 ans, des mini-comptes aux fonctions limitées, créés par les parents, sont prévus. Pour tous les moins de 18 ans, les fonctions addictives et les fils d’actualité fondés sur le profil doivent disparaître, et les profils doivent être privés par défaut. Selon Ursula von der Leyen, il appartient aux plateformes de prouver qu’elles sont sûres. La preuve de l’âge doit être apportée par une application qui confirme l’âge sans transmettre de données personnelles. Le Conseil de l’UE et le Parlement européen doivent encore approuver le texte.

L’Autriche n’attend pas aussi longtemps. Le gouvernement formé par l’ÖVP, le SPÖ et les Neos a décidé d’un âge minimum de 14 ans ; le projet est en consultation depuis fin juillet 2026 et la loi doit entrer en vigueur début 2027. Sont concernés TikTok, Instagram, YouTube et Snapchat, mais pas WhatsApp. Les comptes existants devront eux aussi être contrôlés. Le portail technologique futurezone y voit une obligation de fait, pour tous, de présenter une pièce d’identité. « Nous ne voulons pas punir les enfants, nous voulons les protéger », déclare le vice-chancelier Andreas Babler (SPÖ). Le ministre de l’Éducation, Christoph Wiederkehr (Neos), prévient : « Une interdiction seule ne suffit pas. »

La France montre à quelle vitesse une interdiction peut se heurter à des limites. En janvier 2026, le président Emmanuel Macron a annoncé qu’à partir du 1er septembre, les enfants et les adolescents du pays seraient enfin protégés, et qu’il y veillerait. Le 21.07.2026, le Parlement a adopté une interdiction avant 15 ans. Le 14.08.2026, le Conseil constitutionnel a déclaré l’article central contraire à la Constitution. Selon lui, l’atteinte portée à la liberté d’expression et de communication n’était pas proportionnée, et l’interdiction pouvait aussi toucher des services dont les risques pour les mineurs n’étaient pas établis. Le Conseil a en outre relevé que la loi exigeait une vérification de l’âge de l’ensemble des utilisateurs sans en fixer les conditions ni les limites. Emmanuel Macron a chargé le premier ministre Sébastien Lecornu d’élaborer une nouvelle version juridiquement solide.

La Suisse, tache blanche sur la carteGraphique : comparaison des limites d’âge pour les réseaux sociaux en Australie, en Europe et en SuisseRÉSEAUX SOCIAUX · LIMITES D’ÂGELa Suisse, tache blanche sur la carteÂge minimum pour les réseaux sociaux, adopté, prévu ou proposé. État : octobre 2026Sources : KAS, AOK, Beobachter, Blick, futurezone, news.at, LCP, gouvernement fédéral allemand, Conseil fédéral. Statut au Danemark et enEspagne non vérifié de manière définitive.EXPERTISTANAustralie16 · en vigueur depuis le 10.12.2025Grande-Bretagne16 · prévu par le gouvernementEspagne16 · annoncéFrance15 · censuré par le Conseil constitutionnelDanemark15 · annoncéUE (Kids Act)15 compte personnel, 13 accès · propositionAutriche14 · projet, dès 2027Allemagne13 · grandes lignes du 14.10.2026Suissepas d’âge minimum
Comparaison des limites d’âge pour les réseaux sociaux, état en octobre 2026. Sources : KAS, AOK, Beobachter, Blick, futurezone, news.at, LCP, gouvernement fédéral allemand, Conseil fédéral. Graphique : Expertistan

Australie : l’épreuve des faits

Ce qu’une interdiction produit dans la pratique ne peut pour l’instant s’observer qu’en Australie. Depuis le 10.12.2025, les enfants de moins de 16 ans n’ont plus le droit d’avoir un compte sur des plateformes comme Facebook, Instagram, Snapchat, TikTok, X ou YouTube. Les plateformes s’exposent à des amendes pouvant atteindre 49,5 millions de dollars australiens. Jusqu’à la mi-janvier 2026, plus de 4,7 millions de comptes appartenant à des moins de 16 ans ont été désactivés, supprimés ou restreints, selon le gouvernement.

Le premier bilan de l’autorité de surveillance eSafety, publié fin mars 2026, est décevant. Selon une enquête menée auprès des parents et citée dans le rapport, sur Instagram, Snapchat et TikTok, environ sept enfants sur dix qui y possédaient un compte avant l’interdiction l’avaient toujours. Sur Facebook, ils étaient un peu moins des deux tiers, sur YouTube environ la moitié. Les jeunes contournent le blocage au moyen de faux comptes, de photos d’adultes ou de visages maquillés que le logiciel d’estimation de l’âge juge plus âgés. Le gouvernement reproche aux plateformes de contourner délibérément la loi. Le premier ministre Anthony Albanese voit dans l’interdiction une première étape. Dans le même temps, selon une analyse de la Fondation Konrad Adenauer, de nombreux parents se sentent confortés. Certains adolescents font état de moins de harcèlement, tandis que des jeunes vivant à la campagne déplorent la perte de contacts sociaux.

Ce que sait la science, et ce qu’elle ignore

Depuis 2024, c’est le psychologue social américain Jonathan Haidt qui donne le ton du débat. Son livre « The Anxious Generation » rend les smartphones et les réseaux sociaux responsables de la hausse des troubles psychiques chez les jeunes et plaide notamment pour qu’il n’y ait pas de réseaux sociaux avant 16 ans. Ses détracteurs, comme la psychologue Candice Odgers dans la revue « Nature », lui reprochent de présenter des corrélations comme des causes.

L’état de la recherche fournit des arguments aux deux camps. Une méta-analyse de 26 études a mis en évidence un risque de dépression supérieur d’environ 13 % par heure supplémentaire passée sur les réseaux sociaux, plus marqué chez les filles. Une étude portant sur plus de 10’000 participants, publiée dans la revue « Pediatrics », a associé la possession d’un smartphone à 12 ans à un risque accru de dépression et de manque de sommeil. Une étude longitudinale australienne menée auprès de 3205 adolescents n’a en revanche guère trouvé d’indices d’un lien entre une modification de l’utilisation et la détresse psychique. Une étude britannique n’a trouvé aucune preuve que l’interdiction du téléphone portable dans les écoles en réduise l’utilisation ou améliore le bien-être. Ces résultats sont résumés dans un rapport de l’assureur maladie belge Mutualités Libres de juin 2026.

« Une interdiction générale donne l’impression que l’on fait enfin quelque chose », affirme Hannes-Vincent Krause, de l’Institut Weizenbaum à Berlin. Josephine B. Schmitt, du Center for Advanced Internet Studies de Bochum, met en garde : « Les interdictions ne résolvent pas bien des problèmes, elles les déplacent vers des espaces moins visibles. » L’éthicien lucernois Peter G. Kirchschläger rétorque que les réseaux sociaux doivent être traités comme des substances addictives : « C’est pourquoi nous devrions les traiter de la même manière que les autres produits addictifs. » Le Conseil fédéral lui-même qualifiait en 2025 de controversés les effets sur la santé psychique.

Le talon d’Achille : qui vérifie l’âge ?

Toute interdiction repose entièrement sur la preuve de l’âge. Aujourd’hui, sur la plupart des plateformes, une fausse date de naissance suffit. Un contrôle efficace exige une preuve. Celle-ci touche à la vie privée de tous, et pas seulement à celle des enfants. En Allemagne, selon un sondage YouGov réalisé pour l’association professionnelle de l’internet eco, une majorité rejette les contrôles d’âge par pièce d’identité ou par scan du visage. Nina Fehr Düsel propose un scan du visage effacé immédiatement après la vérification.

La Suisse aurait son propre outil. Le 28.09.2025, le peuple a accepté de justesse, par 50,4 % des voix, la loi sur l’e-ID étatique. La Confédération entendait initialement l’introduire le 01.12.2026. Le 30.06.2026, elle a reporté son lancement pour des raisons de sécurité ; aucune nouvelle date n’est encore fixée. Le conseiller national vert Gerhard Andrey, président de l’alliance « Pro e-ID », y voit une bonne base pour une preuve d’âge anonyme. La question de savoir si et comment l’e-ID s’articulerait avec la vérification de l’âge de l’UE reste ouverte.

Arena : faut-il interdire les réseaux sociaux ?

Pour : oui à une limite d’âge

  • Les fils d’actualité addictifs, le cyberharcèlement et le harcèlement sexuel frappent particulièrement durement les enfants.
  • Une limite légale renforce les parents, aujourd’hui seuls face à des groupes pesant des milliards.
  • Les plateformes ne font pas respecter leur propre âge minimum de 13 ans.
  • En Suisse, environ quatre personnes interrogées sur cinq veulent une réglementation.
  • Les pays voisins et l’UE agissent, la Suisse ne doit pas rester à la traîne.
  • Avec l’e-ID, une preuve de l’âge économe en données serait possible.

Contre : non à une interdiction

  • La recherche montre des corrélations, mais pas de preuve claire d’un lien de cause à effet.
  • Les interdictions sont contournées, comme le montre l’Australie.
  • Les enfants se replient sur des canaux et des messageries moins visibles.
  • Une preuve de l’âge efficace implique des contrôles pour tous, y compris pour les adultes.
  • Les enfants ont droit à la participation numérique.
  • Il serait plus efficace de réglementer le design addictif et les algorithmes plutôt que d’exclure les enfants.

Le calendrier en Suisse

01.01.2025 La loi sur la protection des mineurs dans les secteurs du film et du jeu vidéo (LPMFJ) entre en vigueur ; elle ne couvre pas les réseaux sociaux
18.03.2025 Le Conseil des États adopte les postulats Graf et Vara
18.09.2025 Une pétition pour une limite d’âge à 16 ans, munie de quelque 60’000 signatures, est déposée
28.09.2025 Le peuple accepte de justesse l’e-ID
29.10.2025 Mise en consultation de la loi sur les plateformes, encore sans protection de la jeunesse
03.06.2026 Le Conseil des États adopte la motion Gmür-Schönenberger
30.06.2026 La Confédération reporte le lancement de l’e-ID pour des raisons de sécurité, aucune nouvelle date n’est fixée
14.10.2026 Le Conseil fédéral complète la loi sur les plateformes par des règles de protection de la jeunesse, sans âge minimum
2027 Rapport sur les postulats, message d’ici fin juin
2028 Décision du Parlement
2029 Votation populaire possible en cas de référendum

Commentaire : ne pas exclure, mais transformer

Interdire les réseaux sociaux aux enfants est politiquement séduisant. La mesure est simple à expliquer, et la population la veut. En outre, elle affiche de la détermination. Mais l’Australie montre ce qu’il en reste : des millions de comptes désactivés et, selon les parents, environ sept enfants sur dix qui ont malgré tout conservé leur compte existant sur Instagram, Snapchat ou TikTok. La France montre à quelle vitesse une interdiction mal conçue échoue devant le juge. Qui veut protéger les enfants ne devrait pas miser sur la symbolique.

Ce n’est pas un plaidoyer pour l’hésitation suisse. Qu’un enfant de dix ans ait le temps d’en avoir treize avant une éventuelle loi n’est pas un gage de rigueur. D’autant que, selon l’ATS, ce retard tenait aussi à des égards envers Washington. Il a fallu la pression de la consultation pour que le Conseil fédéral se résolve à inscrire la protection de la jeunesse dans la loi.

La meilleure voie se situe entre les deux. L’UE la trace : c’est aux plateformes de prouver qu’elles sont sûres pour les enfants, et non aux parents de démontrer le contraire. Les fils d’actualité addictifs, le défilement infini et la publicité fondée sur le profil n’ont rien à faire auprès des mineurs. Une limite d’âge peut compléter cette transformation, à condition qu’une preuve économe en données fonctionne au moyen de l’e-ID et que la limite soit coordonnée avec l’Europe. La Suisse n’a pas à ouvrir la voie. Mais elle ne doit pas être la dernière.

Toutes les données sont arrêtées au 19.10.2026. Les sondages reposent sur des questions différentes et ne sont que partiellement comparables. Les résultats des études sont présentés d’après le rapport des Mutualités Libres de juin 2026. Les propos tenus en français sont rapportés au style indirect. Les citations prononcées dans une autre langue ont été traduites par la rédaction. Les sources sont citées dans leur langue d’origine.

Sur le même sujet : Les stars qui n’existent pas : comment les chanteurs IA s’emparent des hit-parades · TikTok, plateforme éducative : effet de mode ou réalité ? (en allemand)

Sources

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