Sans premier emploi, pas de carrière : comment l’IA transforme l’entrée dans la vie active
Une part plus faible d'annonces pour les débutants, davantage d'informaticiens au chômage, un apprentissage stable : ce que les données disent vraiment de l'IA et de l'entrée dans la vie professionnelle.

Un tiers de postes juniors en moins : depuis l’été, ce chiffre circule dans les gros titres et les publications des associations. Il provient du rapport sur l’IA de jobs.ch et mesure quelque chose de très précis. En 2025, la part des annonces destinées aux débutants dans l’ensemble des offres d’emploi était inférieure de 32 % à la moyenne des années 2019 à 2022. C’est un signal d’alarme. Ce n’est pas la preuve que l’intelligence artificielle prive les jeunes d’emplois.
Le débat sur l’IA et les premiers emplois peut désormais s’appuyer en Suisse sur une quantité étonnante de données. Elles dessinent un tableau plus nuancé que les gros titres. Dans les professions dont les tâches peuvent être largement accomplies par l’IA générative, le chômage a augmenté nettement plus fortement qu’ailleurs. Les diplômés des hautes écoles en technique et informatique ainsi qu’en sciences économiques ont plus de peine à trouver un emploi. Le chômage enregistré des jeunes évolue en revanche au même rythme que le reste du marché du travail. Dans les enquêtes de la Confédération, le chômage des jeunes a toutefois progressé par moments nettement plus vite en 2025. Quant à l’apprentissage, que choisissent selon le SEFRI quelque deux tiers des jeunes, il ne montre jusqu’ici aucune trace d’un creux imputable à l’IA.
| Source | Ce qui est mesuré | Résultat |
|---|---|---|
| Rapport sur l’IA de jobs.ch (24.06.2026) | Part des annonces pour débutants dans l’ensemble des annonces | En 2025, 32 % de moins que la moyenne de 2019 à 2022 |
| KOF de l’EPF de Zurich (octobre 2025) | Chômeurs dans les professions très exposées à l’IA | Hausse jusqu’à 27 % plus forte que dans les professions peu exposées |
| SECO (rapports de septembre 2022 et 2026, calcul de la rédaction) | Chômeurs inscrits de 15 à 24 ans | Hausse de 53 % depuis septembre 2022, de 57 % pour l’ensemble des chômeurs |
| OFS, taux de chômage au sens du BIT (17.02.2026) | Jeunes de 15 à 24 ans | 8,9 % au quatrième trimestre 2025, contre 8,3 % un an plus tôt (ensemble : 5,0 %, contre 4,4 %) |
| Enquête de l’OFS auprès des diplômés des hautes écoles (27.08.2026) | Chômage un an après le diplôme | Bachelor HES en technique et informatique : 6,4 %, volée 2022 : 3,0 % |
| Baromètre des transitions du SEFRI (11.06.2026) | Offre de places d’apprentissage au printemps | Quelque 74’000 places d’apprentissage, marché stable |
| SEFRI, marché des places d’apprentissage (17.09.2026) | Contrats d’apprentissage conclus jusqu’à fin août | Quelque 76’000, comparable aux années précédentes |
| Baromètre des transitions du SEFRI, enquête d’août (29.10.2026) | Places d’apprentissage offertes et pourvues jusqu’en août | Quelque 86’000 offertes, plus de 75’000 pourvues (88 %) |
| Stanford Digital Economy Lab (12.08.2026) | Emploi des 22 à 25 ans dans les professions exposées aux États-Unis | 19 % de moins qu’avec une évolution identique à celle des professions peu exposées |
Le chiffre que tout le monde cite
Le rapport sur l’IA de jobs.ch analyse 7,3 millions d’annonces parues entre 2019 et 2025 sur jobs.ch, jobup.ch et JobScout24.ch. Il compare une période antérieure à l’IA, de 2019 à 2022, à la période qui a suivi, de 2023 à 2025. Le constat relatif aux débutants concerne toutes les professions. Il mesure la part des annonces, et non leur nombre. Autrement dit, si les entreprises publient globalement moins d’offres et économisent surtout sur les débutants, cette part diminue. Dans le débat public, ce constat s’est mué, chez economiesuisse notamment, en un recul du nombre d’offres d’emploi depuis la fin de 2022. Le rapport ne dit pas cela.
Pour jobs.ch, sont considérés comme exposés à l’IA les postes de l’informatique, de l’administration et des ressources humaines, de la banque et de la finance, du marketing, des achats et de la vente. Ils représentent 44 % de l’ensemble des annonces. Selon le rapport, la part des débutants y a reculé relativement plus fortement que dans le reste du marché. Le patron de JobCloud, Marco Bertoli, résume ainsi la situation : « Ceux qui entrent aujourd’hui dans la vie active trouvent un marché du travail différent de celui d’il y a quelques années à peine. »
À cela s’ajoute le climat. Selon le rapport, 41 % des moins de 25 ans interrogés se font de grands ou de très grands soucis à l’idée d’être à l’avenir partiellement remplacés par l’IA. Chez les 25 à 34 ans, ils sont 37 %. L’enquête a été menée par le biais des plateformes et des lettres d’information de JobCloud et n’est, selon JobCloud, pas représentative de la population. Elle n’en donne pas moins un bon aperçu de l’état d’esprit.
Ce que montre la statistique du chômage
Le test le plus exigeant pour la thèse de l’éviction des jeunes, c’est la statistique officielle. En septembre 2022, environ deux mois avant le lancement de ChatGPT, le SECO recensait 9368 chômeurs inscrits âgés de 15 à 24 ans. En septembre 2026, ils étaient 14’346, soit une hausse de 53 %. Le nombre total de chômeurs inscrits est passé au cours de la même période de 89’526 à 140’480, soit une progression de 57 %. Le taux de chômage des jeunes a grimpé de 2,1 à 3,3 %, le taux global de 1,9 à 3,0 %.
Il y a donc nettement plus de chômeurs parmi les jeunes qu’il y a quatre ans, mais, parmi les chômeurs inscrits, la hausse n’est pas plus marquée chez eux que chez tous les autres. Leur part dans l’ensemble des chômeurs s’élevait à 10,5 % en 2022 et à 10,2 % en 2026. Une vague d’IA frappant de manière ciblée les plus jeunes débutants devrait faire grimper cette part. Cela ne s’est pas produit jusqu’ici. Ce chiffre ne prend toutefois pas en compte les diplômés des hautes écoles âgés de plus de 24 ans.
La statistique du chômage comporte toutefois des angles morts. Elle ne recense que les personnes inscrites auprès d’un ORP. Les personnes qui cherchent un emploi au sortir de leurs études sans avoir exercé d’activité lucrative auparavant ne perçoivent des indemnités journalières qu’après un délai d’attente de 120 jours, et 90 au plus. De nombreuses personnes sans emploi ne sont même pas inscrites à l’ORP, comme le montre le taux de chômage nettement plus élevé calculé par l’OFS. Ce taux, établi selon la définition du Bureau international du Travail (BIT), repose sur des enquêtes.
Le taux de chômage des 15 à 24 ans au sens du BIT est passé de 5,9 à 7,6 % entre le deuxième trimestre 2024 et le deuxième trimestre 2025, une hausse nettement plus forte que celle du taux global, qui a progressé de 4,0 à 4,6 %. Au quatrième trimestre 2025, il atteignait 8,9 %, contre 8,3 % un an plus tôt. Il a ainsi augmenté d’autant de points de pourcentage que le taux global, passé de 4,4 à 5,0 %. Selon cette mesure, les jeunes ont donc par moments davantage souffert. Au deuxième trimestre 2026, le taux global s’établissait à 4,9 %, contre 4,6 % un an plus tôt.
S’y ajoute un effet saisonnier. Chaque été, le chômage des jeunes augmente, car beaucoup de jeunes cherchent un emploi au terme de leur apprentissage, comme le SECO l’a expliqué les années précédentes. En 2026, 2384 chômeurs inscrits de moins de 25 ans se sont ajoutés entre juillet et août, soit une hausse de 19,4 %. Par rapport à août 2025, la progression atteignait 7,3 %, et 7,1 % pour l’ensemble des chômeurs.
Le KOF relève des traces
L’une des principales études suisses est signée Jeremias Kläui et Michael Siegenthaler, du Centre de recherches conjoncturelles KOF de l’EPF de Zurich. Ils ont comparé les professions dont les tâches peuvent être largement accomplies par l’IA générative à des professions peu concernées. Résultat : depuis l’automne 2022, le nombre de demandeurs d’emploi au chômage a augmenté jusqu’à 27 % plus fortement dans les professions très exposées. Chez les moins de 50 ans, il a plus que doublé dans ces professions. En 2024 et 2025, les offres d’emploi dans les domaines professionnels fortement touchés n’atteignaient plus que 60 à 70 % de leur niveau de départ. « Dans l’ensemble, les résultats indiquent toutefois assez fortement que l’IA générative est à l’origine de la hausse du chômage observée récemment dans certaines professions très exposées à l’IA », a déclaré Michael Siegenthaler lors de la publication.
Michael Siegenthaler a mis à jour l’analyse en 2026. Dans une tribune publiée par la « Netzwoche », il avance désormais un chiffre allant jusqu’à 30 %. Selon lui, le nombre de développeurs de logiciels au chômage a presque triplé entre la fin de 2022 et la fin de 2025. « Il n’existe guère d’autres facteurs plausibles qui pourraient expliquer cette hausse abrupte », écrit-il.
Les auteurs restent néanmoins prudents. Leur analyse ne constitue pas une preuve définitive de l’influence de l’IA, précisent-ils. Elle mesure des déplacements entre professions, et non l’effet global : le nombre de personnes occupées en Suisse a progressé de 7,4 % entre le troisième trimestre 2020 et le deuxième trimestre 2025. Et pour la question des débutants, un détail importe. L’étude exclut le groupe des 15 à 19 ans, faute d’effectifs suffisants. Elle ne comporte pas d’analyse distincte pour les jeunes au terme de leur apprentissage.
Le monitorage économique zurichois de septembre 2026 fait apparaître un schéma semblable. Dans le canton de Zurich, le nombre de demandeurs d’emploi dans les professions exposées à l’IA a augmenté de 118 % entre octobre 2022 et juin 2026, contre 13 % dans les professions faiblement exposées. Cette hausse a été portée par le développement de logiciels, les travaux de bureau généraux et le marketing. On ne saurait en déduire un lien de causalité, souligne le canton.
Le Fonds monétaire international a évalué l’étendue de l’exposition dans son rapport sur la Suisse de septembre 2026. Selon lui, quelque 68 % des actifs occupés en Suisse travaillent dans des professions nettement exposées à l’IA. Environ un quart sont fortement exposés, alors que l’IA ne complète leur travail que de façon limitée. À eux seuls, les postes de ce type dans la finance et l’assurance, l’information et la communication ainsi que l’hôtellerie-restauration représentent, selon le rapport, environ 13 % de l’emploi total. Le rapport n’examine pas séparément les postes de débutant.
Là où l’étau se resserre : au bureau et dans les hautes écoles
Les signaux d’alarme les plus nets ne concernent pas les apprentis, mais les diplômés des hautes écoles. Selon l’enquête de l’OFS auprès des diplômés publiée le 27.08.2026, 6,4 % des titulaires d’un bachelor HES en technique et informatique étaient sans emploi un an après la fin de leurs études, contre 3,0 % pour la volée 2022. Chez les titulaires d’un master universitaire en sciences économiques, la proportion est passée de 3,5 à 8,5 %, et de 3,9 à 6,4 % pour l’ensemble des masters universitaires. Pour expliquer leurs difficultés, les personnes interrogées ont le plus souvent invoqué le manque d’expérience professionnelle ; elles ont aussi cité la situation de l’emploi dans leur domaine et la conjoncture. L’IA n’apparaît pas comme cause dans le rapport.
Pour son Swiss AI Jobs Report 2026, la Haute école de Lucerne a analysé les annonces destinées aux spécialistes de l’IA. De juillet 2025 à juin 2026, un peu moins de 5000 postes de ce type ont été mis au concours, soit, selon l’étude, 32 % de plus que l’année précédente. La demande de débutants a certes augmenté elle aussi, mais seuls 5 % des annonces portaient sur des postes juniors fixes. Les postes destinés à des spécialistes expérimentés ont progressé de 42 %. L’étude relève que deux à trois ans d’expérience professionnelle sont souvent exigés, même pour des postes de débutant. « Les débutantes et les débutants décrivent le marché de l’emploi comme extrêmement concurrentiel », explique l’auteur de l’étude, Curdin Derungs.
L’économiste Mathias Binswanger, de la Haute école spécialisée du Nord-Ouest de la Suisse, estime que ce sont surtout les nouveaux venus qui sont sous pression, car dans le management, on leur confie souvent des recherches, des rapports et des analyses de marché. « Ce sont justement ces tâches que l’IA permet d’accomplir facilement, si bien que la situation devient plus difficile pour les nouveaux venus », a-t-il déclaré en avril à « Nau.ch ». Même son de cloche dans le conseil. « L’IA change la manière dont les carrières commencent et dont l’expertise se forme », affirme Adrian Jones, associé chez PwC Suisse. Et l’entrepreneur Christian Bartholet, patron de Grass & Partner AG, constate : « À mon avis, la situation est actuellement particulièrement difficile pour les débutants. »
L’apprentissage comme amortisseur
Le tableau est tout autre pour l’apprentissage, que choisissent en Suisse quelque deux tiers des jeunes selon le SEFRI. Le baromètre des transitions, pour lequel gfs.bern a interrogé quelque 7500 jeunes et 5000 entreprises de février à avril 2026 sur mandat du SEFRI, fait état d’un marché des places d’apprentissage stable. Au moment de l’enquête, les entreprises proposaient, selon les extrapolations, environ 74’000 places d’apprentissage. Parmi elles, 72 % ont mis au concours autant de places que l’année précédente, 10 % davantage et 10 % moins. Selon le baromètre, la formation commerciale initiale reste particulièrement prisée.
À fin mai, plus de 54’500 contrats d’apprentissage avaient été signés, soit à peu près autant qu’un an plus tôt. À fin août, quelque 76’000 contrats d’apprentissage avaient été conclus dans l’ensemble de la Suisse, un chiffre comparable, selon le SEFRI, à celui des années précédentes. L’enquête d’août du baromètre des transitions, dont le SEFRI a publié les résultats le 29.10.2026, aboutit au même constat. Les entreprises ont maintenu leur offre : elles proposaient quelque 86’000 places d’apprentissage, dont plus de 75’000 avaient été pourvues jusqu’en août, ce qui correspond à un taux de places pourvues de 88 %. Sur les plus de 91’000 jeunes qui ont terminé l’école obligatoire à l’été 2026, 49 % ont choisi une formation professionnelle initiale, 34 % une voie de formation générale et 17 % une solution transitoire ; selon la SRF, ces proportions sont restées stables par rapport à l’année précédente. Les communiqués de la Confédération consacrés à l’apprentissage en juin et en septembre ne mentionnent pas l’IA, pas plus que le compte rendu de l’enquête d’août.

Les spécialistes estiment donc que la pression n’a pas encore gagné le marché des places d’apprentissage. « L’offre dans le domaine commercial ne semble pas diminuer, ou pas encore de manière notable », a déclaré en août à la « Bilanz » Urs Casty, fondateur de la plateforme de places d’apprentissage Yousty. L’économiste de l’éducation Stefan C. Wolter, de l’Université de Berne, renvoie aux entreprises : « Si quelque chose se produit à plus grande échelle sur le marché des places d’apprentissage, cela ne peut venir que des entreprises. » Patrick Leisibach, d’Avenir Suisse, constate : « Pour l’heure, dans de nombreux domaines, on ne ressent pas encore la pression liée au fait qu’un métier soit menacé. » Alexander Bélaz, président de l’association de salariés Employés Suisse, le formule en termes généraux dans une tribune : « L’IA remplace rarement le métier tout entier, mais des tâches isolées, des routines, des schémas appris. »
Un premier signal d’alarme existe néanmoins. En août 2026, on a appris que l’entreprise de formation bernoise BICT devait fermer ses portes. Quelque 120 jeunes en informatique et en médiamatique ont craint pour leur formation. Le fondateur a invoqué plusieurs raisons : outre un crédit Covid, la situation économique et des mesures d’économies à la Poste et à la Confédération, il a aussi cité l’IA. Selon une mise à jour de la « Netzwoche » du 11.09.2026, la Technische Fachschule Bern reprend d’ici à novembre 2026 les 80 apprentis de première et de deuxième année.
La comparaison avec les études américaines a donc ses limites. Les données de Stanford, abondamment citées, concernent les 22 à 25 ans aux États-Unis. En Suisse, selon le SEFRI, quelque deux tiers des jeunes optent pour une formation professionnelle initiale. Bien des éléments laissent penser qu’une entreprise formatrice fait un autre calcul : elle forme aussi pour assurer sa propre relève de spécialistes. Ce calcul devrait évoluer moins vite avec l’IA que celui d’une entreprise appelée à engager un junior déjà formé.



IA et premiers emplois en Amérique : ce que montrent les données de Stanford
L’une des études internationales les plus citées s’intitule « Canaries in the Coal Mine? » et a été réalisée par Erik Brynjolfsson, Bharat Chandar et Ruyu Chen, du Stanford Digital Economy Lab. Les chercheurs exploitent les données salariales du prestataire de gestion de la paie ADP pour des millions de salariés aux États-Unis. Dans la version d’août 2025, ils estimaient à 13 % le recul relatif de l’emploi des 22 à 25 ans dans les professions les plus exposées. Dans la révision du 12.08.2026, ils recourent à une mesure plus simple. Selon celle-ci, l’emploi de ce groupe se situe 19 % en dessous du niveau qu’il aurait atteint s’il avait suivi le rythme des professions peu exposées. Avec des données allant jusqu’à juillet 2025, cette mesure aboutissait à 15 %.
Selon les données, l’écart résulte surtout d’un recul des embauches de jeunes salariés, et non d’une hausse des départs. Les auteurs ne constatent toutefois pas d’éviction généralisée. Ils soulignent expressément que leur travail n’estime pas d’effet causal de l’IA. Une analyse de Ramp, fournisseur de cartes de paiement pour entreprises, et de Revelio Labs portant sur plus de 21’000 entreprises américaines, à laquelle economiesuisse s’est référée en juillet, aboutit à une autre conclusion. Les entreprises qui utilisent intensivement l’IA ont accru leurs effectifs d’environ 10 % dans les deux années suivant son introduction, et de quelque 12 % pour les postes de débutant.
Une autre étude relativise les inquiétudes concernant les jeunes diplômés. Selon un document de travail de Robert Fairlie et Jane Wu (University of California, Los Angeles), paru en septembre 2026 dans la série de documents de travail du réseau d’économistes IZA@LISER, le chômage des titulaires d’un bachelor âgés de 22 à 25 ans n’a pas bondi aux États-Unis à l’été 2026 par rapport aux étés précédents. Aucun lien significatif avec l’exposition des professions à l’IA n’apparaît, et ces auteurs ne tirent pas non plus de conclusion causale.
Conjoncture, droits de douane, Inde : les autres suspects
Le calendrier suffit à montrer que l’IA ne devrait pas être seule en cause. La hausse du chômage est intervenue dans une phase de faiblesse de la conjoncture industrielle et, à partir de 2025, de conflit douanier avec les États-Unis. Le KOF a constaté un effet négatif sur les annonces dès 2020, l’année de la pandémie, soit avant ChatGPT. S’y ajoute la délocalisation. Selon « Nau.ch », UBS supprime des milliers de postes en Suisse et prévoit 3000 postes en Inde, tout en soulignant que les deux choses n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Swisscom met sur pied à Lisbonne un site de services dans les domaines de l’informatique, du développement de logiciels et de la finance, qui comptera selon AWP quelque 40 collaborateurs dès 2027 et environ 200 à moyen terme. D’après un article de « Nau.ch », la délocalisation vers l’Inde touche surtout les fonctions administratives et proches de l’informatique, y compris des postes situés au bas de l’échelle.
L’opérateur de télécommunications Sunrise montre combien il est difficile de démêler les causes. Le 23.10.2026, l’entreprise a annoncé qu’elle prononcerait 358 licenciements pour raisons économiques. En septembre, il était encore question de supprimer jusqu’à 450 postes à plein temps. Selon Sunrise, la restructuration vise entre autres des économies considérables. Le portail spécialisé romand « ICTjournal » rapporte que l’entreprise range l’IA et l’automatisation fondée sur les données parmi les « outils » qu’elle entend mobiliser dans cette restructuration. Lors de l’annonce de septembre, Sunrise avait entièrement exclu les apprentis des suppressions de postes.
De l’autre côté, il y a la démographie. Selon Deloitte, quelque 900’000 personnes actives atteindront l’âge de la retraite au cours des dix prochaines années, soit environ un cinquième des actifs occupés. Dans les soins, l’artisanat, les transports et l’enseignement, la part des plus de 55 ans est particulièrement élevée selon l’étude, alors que le potentiel d’automatisation de l’IA actuelle y est faible. Deloitte y prévoit, malgré l’IA, une pénurie croissante de main-d’œuvre. Pour la compétitivité de la Suisse, tout dépend de la rapidité et de l’efficacité avec lesquelles les entreprises intègrent l’IA générative dans leur travail quotidien, estime Michael Grampp, économiste en chef de Deloitte : « Elles doivent s’en servir pour gagner en productivité et qualifier leurs collaborateurs pour des tâches qui ont changé. » Son collègue Marc Beierschoder, responsable IA et données chez Deloitte Suisse, met en garde contre une autre erreur : « Le plus grand danger n’est pas que l’IA remplace des emplois. » Selon lui, il serait plus dangereux que les entreprises ne changent rien à leurs méthodes de travail et se contentent d’y plaquer l’IA.
Arena : l’IA prive-t-elle les jeunes de leurs premiers emplois ?
Pour : oui, on ne fait plus ses classes au bureau
- En 2025, la part des annonces destinées aux débutants était inférieure de 32 % à la moyenne des années 2019 à 2022 (jobs.ch).
- Dans les professions très exposées à l’IA, le chômage a augmenté jusqu’à 27 % plus fortement, et il a presque triplé chez les développeurs de logiciels (KOF).
- Les diplômés des hautes écoles en technique et informatique ainsi qu’en sciences économiques ont nettement plus de peine à trouver un emploi (OFS).
- Selon le taux de chômage au sens du BIT calculé par l’OFS, le chômage des 15 à 24 ans a augmenté au deuxième trimestre 2025, en comparaison annuelle, nettement plus fortement que le taux global.
- Les recherches, rapports et analyses de marché par lesquels les nouveaux venus commencent souvent peuvent facilement être réalisés à l’aide de l’IA, affirme l’économiste Mathias Binswanger.
- Qui n’engage pas de juniors aujourd’hui n’aura pas de spécialistes expérimentés demain.
Contre : non, de nouvelles perspectives s’ouvrent
- Le chômage enregistré des jeunes n’a pas augmenté plus fortement que le chômage global depuis 2022 (SECO).
- Le marché des places d’apprentissage est stable : à fin août 2026, quelque 76’000 contrats d’apprentissage avaient été conclus, un chiffre comparable aux années précédentes (SEFRI).
- Selon Deloitte, l’IA ne peut pas absorber quelque 900’000 départs à la retraite en dix ans ; voilà qui augure de bonnes chances pour la relève.
- David Stauffacher, d’economiesuisse, écrit que l’IA ne détruit pas les emplois des débutants, mais crée des postes supplémentaires.
- La conjoncture, les droits de douane et les délocalisations expliquent sans doute une partie du recul ; les études ne démontrent aucun effet causal de l’IA.
Ce que les jeunes et les entreprises peuvent faire maintenant
Un constat tiré de la pratique plaide en faveur des optimistes. L’observatoire du marché du travail Amosa, qui regroupe plusieurs cantons alémaniques, a interrogé un peu moins de 6000 demandeurs d’emploi et quelque 700 entreprises. Selon Amosa, les personnes qui utilisent régulièrement l’IA ont reçu environ 48 % d’invitations à un entretien d’embauche en plus. Les entreprises estimaient qu’environ 39 % des candidatures avaient été rédigées au moins en partie à l’aide de l’IA.
La formation professionnelle réagit elle aussi. L’association ICT-Formation professionnelle Suisse a créé un brevet fédéral « AI Business Specialist » ; selon des indications d’octobre 2025, le premier examen professionnel était prévu pour l’automne 2026. Le Fonds monétaire international reconnaît à la Suisse une bonne position de départ : à ses yeux, le système d’éducation et de formation professionnelle constitue une base solide pour le recours à l’IA. Une intégration plus précoce des compétences numériques et liées à l’IA pourrait préparer la Suisse encore mieux, écrit-il. Selon lui, c’est avant tout une formation continue abordable en milieu de carrière qui aide les actifs à s’adapter à l’évolution des exigences.
Commentaire : ne pas démonter l’escalier
En Suisse, l’IA ne prive pas les jeunes de leur avenir. Qui prétend le contraire doit expliquer pourquoi le chômage enregistré des jeunes n’a pas augmenté plus vite que le chômage global depuis 2022 et pourquoi les entreprises proposent en 2026 autant de places d’apprentissage que l’année précédente. Mais qui minimise les signaux d’alarme doit expliquer pourquoi les informaticiens et les diplômés en économie au chômage se multiplient, pourquoi le chômage des jeunes a par moments augmenté plus fortement dans les enquêtes de la Confédération et pourquoi 5 % seulement des annonces pour des spécialistes de l’IA portent sur des postes juniors fixes.
La vérité se trouve au bureau. C’est là que la machine se charge de la routine grâce à laquelle des générations de débutants ont gravi les échelons : procès-verbaux, recherches, premières ébauches, tâches de programmation simples. Une entreprise qui confie ces tâches à l’IA et n’engage donc plus de juniors fait des économies à court terme. À long terme, elle scie la branche sur laquelle elle est assise. Les spécialistes expérimentés ne tombent pas du ciel. Ce sont d’anciens débutants à qui quelqu’un a donné leur chance.
Avec l’apprentissage, la Suisse dispose d’un modèle qui ancre précisément cette logique dans les entreprises. Ce serait une erreur de rogner sur ce modèle justement maintenant. La responsabilité incombe aux entreprises formatrices et aux jeunes eux-mêmes. Ils doivent apprendre à maîtriser les nouveaux outils plutôt qu’à les craindre. L’État n’a pas besoin pour cela d’édicter de nouvelles prescriptions. Il doit veiller à ce que les plans de formation et la formation continue suivent le rythme de la technique.
Toutes les données sont arrêtées au 30.10.2026. Chiffres du chômage selon le SECO (chômeurs inscrits, dernier mois publié : septembre 2026), taux de chômage selon l’OFS (définition du Bureau international du Travail). Le taux de chômage des 15 à 24 ans est indiqué jusqu’au quatrième trimestre 2025, dernière valeur que nous avons pu vérifier dans un communiqué de l’OFS. Les communiqués relatifs aux premier et deuxième trimestres 2026 ne donnent aucune valeur pour cette classe d’âge. Les résultats de l’enquête d’août du baromètre des transitions proviennent de l’article de la SRF du 29.10.2026 consacré au communiqué du SEFRI ; nous n’avons pas pu consulter le communiqué lui-même. Le nombre de chômeurs de 15 à 24 ans en septembre 2025 est déduit de la comparaison annuelle du SECO. Les citations prononcées dans une autre langue ont été traduites par la rédaction. Les sources sont citées dans leur langue d’origine.
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Sources
- jobs.ch : KI-Report 2026, méthode et résultats (24.06.2026)
- Netzwoche : KI drängt Nachwuchskräfte aus Bürojobs (24.06.2026)
- economiesuisse : KI vernichtet Jobs? Ein Mythos wird brüchig, article d’opinion de David Stauffacher (16.07.2026)
- Netzwoche : Künstliche Intelligenz hinterlässt deutliche Spuren auf dem Schweizer Arbeitsmarkt, KOF (27.10.2025)
- KOF de l’EPF de Zurich : Jeremias Kläui et Michael Siegenthaler, KOF Studien Nr. 186 (octobre 2025)
- Netzwoche : tribune de Michael Siegenthaler sur la hausse du chômage (22.07.2026)
- SECO : Die Lage auf dem Arbeitsmarkt im September 2026 (06.10.2026)
- SECO : Die Lage auf dem Arbeitsmarkt im August 2026 (07.09.2026)
- SECO : données du marché du travail, septembre 2022 (07.10.2022)
- SECO : données du marché du travail, septembre 2023 (06.10.2023)
- Portail PME de la Confédération : Arbeitslosigkeit im September 2024 gestiegen (16.10.2024)
- Nau.ch : Schweizer Arbeitsmarkt zeigt sich trotz Zollgewitter robust (06.10.2025)
- OFS : Arbeitskräfteerhebung im 2. Quartal 2025 (19.08.2025)
- OFS : Arbeitskräfteerhebung im 4. Quartal 2025 (17.02.2026)
- OFS : Erwerbslosenquote (ILO) im 1. Quartal 2026 auf 5,2 Prozent (18.05.2026)
- OFS : Erwerbslosenquote (ILO) im 2. Quartal 2026 auf 4,9 Prozent (18.08.2026)
- Canton de Fribourg : Arbeitslos nach der Ausbildung, Anspruch auf Taggelder
- Moneycab : le SECO sur la hausse saisonnière du chômage des jeunes en août (09.09.2020)
- Netzwoche : Kanton Zürich rechnet mit deutlichem Produktivitätswachstum durch KI (24.09.2026)
- FMI : Switzerland, Selected Issues, Country Report No. 26/234 (septembre 2026)
- OFS : Erwerbslosigkeit der Hochschulabsolventinnen und -absolventen gestiegen (27.08.2026)
- Netzwoche : Erwerbslosenquote unter IT-Studienabsolventen verdoppelt sich (31.08.2026)
- AWP via Cash : Schweizer KI-Stellenmarkt wächst rasant, HSLU (08.10.2026)
- Netzwoche : Schweizer KMU buhlen um erfahrene KI-Fachkräfte, HSLU (09.10.2026)
- Nau.ch : Kündigungswelle, wie schlimm steht es um den Schweizer Arbeitsmarkt? (19.04.2026)
- PwC Suisse : AI Jobs Barometer 2026 (15.06.2026)
- Nau.ch : KI im Arbeitsmarkt, besonders für Berufseinsteiger herausfordernd (26.09.2026)
- SEFRI : Berufsbildung in der Schweiz 2025
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